« Elle est intelligente, mais… »
Je suis née en 1980 et, lorsque je repense à mon enfance et à mon adolescence, il y a une expression qui me revient immédiatement : « pala-pala ».
C'est une expression congolaise que l'on utilisait pour parler de quelqu'un de très éparpillé, qui touche à tout, qui entreprend beaucoup de choses en même temps. C'est ainsi que l'on me décrivait.
J'étais la fille qui parlait beaucoup, qui s'intéressait à tout, qui voulait faire plusieurs choses à la fois. On reconnaissait mes capacités, mais il y avait presque toujours un « mais » derrière : « Elle est intelligente, mais… Elle est capable, mais… Elle pourrait réussir, mais elle est trop éparpillée. »
Pendant longtemps, cette manière de fonctionner a donc été présentée comme un obstacle à ma réussite.
Avec le recul, je comprends aujourd'hui que ce que l'on appelait mon côté « pala-pala » était déjà l'expression de ma multipotentialité. Je n'avais simplement pas encore de mot pour la définir, et surtout pas encore les outils pour l'organiser.
Entre l'école, les machines à écrire et le gospel
J'ai grandi une partie de mon enfance en France avant de repartir à Brazzaville à l'âge de 16 ans. Très rapidement, je suis devenue monitrice d'école du dimanche, alors même que certains jeunes dont je m'occupais étaient parfois plus âgés que moi. En parallèle, je chantais dans un grand groupe de gospel de Brazzaville. J'allais évidemment à l'école et, comme mes cours avaient lieu le matin, je consacrais mes après-midi aux écoles privées de ma mère.
J'y faisais de la permanence et du secrétariat. À cette époque, nous ne travaillions pas encore sur ordinateur. J'ai donc appris la dactylographie sur les anciennes machines à écrire, avec les feuilles et les carbones entre les pages. Je préparais des documents, des tableaux et différents travaux administratifs. Cette compétence m'a même permis de commencer à gagner un peu d'argent.
À 16 ans, sans en avoir conscience, je naviguais donc déjà entre l'école, le travail administratif, le gospel, l'Église et différentes responsabilités.
Un panier, puis le suivant
Lorsque je suis revenue vivre en France à l'âge adulte, mon fonctionnement n'a pas changé. À une période de ma vie, j'appartenais simultanément à deux groupes de gospel, j'étais secrétaire pendant la journée et serveuse le soir. Puis sont venus l'entrepreneuriat, les affaires et de nouvelles responsabilités.
J'ai longtemps entendu qu'il fallait que je me concentre sur une seule chose. Pourtant, intérieurement, je ne me sentais pas mal lorsque j'avais plusieurs activités. Au contraire, je me sens bien lorsque j'ai plusieurs « paniers » à gérer.
Mon esprit fonctionne ainsi. Je peux prendre un panier, travailler dessus, le poser, passer au suivant, puis revenir au premier. Je peux réfléchir à des sujets complètement différents dans une même journée sans avoir le sentiment qu'ils s'opposent.
Ce qui m'a manqué
Mais j'ai également dû apprendre une leçon essentielle : être multipotentielle ne dispense pas d'être organisée.
C'est probablement ce qui m'a le plus manqué lorsque j'étais plus jeune. Je n'ai pas connu ce que je considère comme de grands échecs, mais je reconnais avoir parfois été moyenne dans des domaines où j'aurais pu être excellente. Non pas parce que je manquais de capacités, mais parce que je n'avais pas encore appris à structurer toutes ces capacités.
Je faisais beaucoup de choses, mais je ne savais pas toujours déterminer où j'en étais dans chacune d'elles, ce qui devait être prioritaire et à quel moment je devais concentrer mon énergie sur un sujet précis.
« Je préfère être comme je suis »
Je crois que j'ai compris assez tard que mon côté « pala-pala » pouvait être une force. Pendant longtemps, j'ai vécu cette expression comme un reproche. Elle est restée en moi et, pendant des années, je me suis demandé pourquoi j'étais ainsi. Je pensais sincèrement que c'était un défaut qu'il fallait corriger.
Le véritable déclic est arrivé autour de mes 35 ans, lorsque je dirigeais Universal Protect. Pour la première fois, je me retrouvais à la tête d'une entreprise qui atteignait environ 1,5 million d'euros de chiffre d'affaires. Aujourd'hui, j'ai dépassé ce seuil, mais à cette époque, pour moi, c'était immense. Je me souviens m'être dit : « Mais finalement, il y a quelque chose de puissant dans cette façon que j'ai de fonctionner. »
J'étais toujours la même Fran. Celle qui avait plusieurs idées, plusieurs sujets en tête, plusieurs choses à gérer. Sauf que cette fois, ce fonctionnement produisait des résultats concrets.
C'est à ce moment-là que j'ai commencé à comprendre que ce que l'on m'avait présenté comme un défaut n'en était pas nécessairement un. Il fallait simplement que j'apprenne à le comprendre, à le structurer et à lui donner une direction.
Parce que la multipotentialité, lorsqu'on ne la maîtrise pas, peut effectivement donner l'impression d'être désorganisée ou dispersée. Mais lorsqu'on apprend à se connaître, à hiérarchiser et à aller au bout des choses, cette même caractéristique peut devenir une véritable force.
Et il y a autre chose que j'ai compris : il faut de la force de caractère. Avoir plusieurs capacités et plusieurs centres d'intérêt ne suffit pas. Il faut aussi continuer à avancer, persévérer et apprendre à canaliser toute cette énergie.
Alors, quand on me disait encore : « Fran, tu es trop pala-pala », mon regard avait changé. Au fond de moi, je pouvais désormais me dire : « Je préfère être comme je suis. »
Je savais que j'avais encore des choses à réajuster, mais pour la première fois, je ne cherchais plus à supprimer cette partie de moi. J'apprenais à en faire une force.
Tout cela cohabite
Aujourd'hui, ma multipotentialité n'est plus un frein. Elle est devenue une force.
Je suis entrepreneure et je participe à la gestion de plusieurs structures et activités. Je dirige notamment Ultimate Guard Protection (UGP), une société de sécurité privée et de gardiennage. Je gère aussi des structures immobilières, dont une activité à Brazzaville, ainsi que des biens immobiliers et les relations avec les locataires en France.
Mais l'un des axes majeurs de ma vie reste également mon appel : je suis évangéliste, et je participe activement à l'organisation et au développement des activités de mon Église.
Et tout cela cohabite.
Une visite à 11 heures, un événement à 14 heures
Pour le comprendre, il suffit presque de prendre une journée de ma semaine.
La semaine dernière, j'avais une visite prévue à 11 heures dans l'un de mes appartements, situé à près de deux heures de chez moi. Je suis arrivée vers 9h30 pour vérifier que tout était prêt et faire les derniers ajustements avant l'arrivée des visiteurs.
Mais, au même moment, une autre de mes activités nécessitait mon attention. À 14 heures, Ultimate Guard Protection devait assurer un événement mobilisant plusieurs agents. Une trentaine de minutes avant ma visite, j'étais donc en conférence avec ma responsable d'exploitation pour vérifier que tout était opérationnel : les équipes, les tenues, les documents des agents, les dossiers nécessaires à la mise en place.
À 11 heures, j'ai coupé avec la sécurité pour me consacrer entièrement à la visite de l'appartement. Une fois celle-ci terminée, je suis restée sur place pour traiter la partie comptable de mon activité immobilière. Mon comptable avait besoin des factures, relevés et différents justificatifs afin de préparer le travail de mi-année. J'ai donc fait le point avec lui et transmis les documents nécessaires.
Ensuite, j'ai repris la route pour rejoindre les bureaux d'Ultimate Guard Protection. Là, j'ai repris ma casquette de dirigeante : mails clients, dossiers en cours, suivi des équipes, tout en restant connectée à l'événement qui avait commencé entre-temps.
Je ne cherche plus à être partout à la fois. Je hiérarchise selon l'urgence, l'échéance et surtout selon ce qui nécessite réellement mon intervention.
Ce qui me permet de tenir dans ce type de journée, ce n'est pas de tout faire en même temps. C'est de savoir ce qui nécessite réellement ma présence et ce que je peux déléguer. Pour l'événement, par exemple, j'avais une responsable d'exploitation et des chefs d'équipe sur le terrain. Mon rôle était de m'assurer en amont que tout était prêt, puis de leur laisser la gestion opérationnelle tout en restant disponible si nécessaire.
Ma multipotentialité fonctionne ainsi aujourd'hui : je ne cherche plus à être partout à la fois. Je hiérarchise selon l'urgence, l'échéance et surtout selon ce qui nécessite réellement mon intervention. Quand une tâche peut être confiée, je la délègue. Quand elle nécessite ma présence, elle devient prioritaire. Et une fois qu'un sujet est sécurisé, je peux passer au suivant.
La différence avec la jeune fille que l'on appelait « pala-pala », c'est qu'aujourd'hui j'ai appris à donner une place et un temps à chacun de mes paniers.
Le corps aussi a besoin de récupérer
J'ai également appris que l'organisation doit inclure le repos. C'est probablement l'un des défis lorsqu'on aime être constamment en mouvement : il faut parfois se rappeler que le corps a lui aussi besoin de récupérer.
Pour ma part, le repos ne signifie d'ailleurs pas nécessairement l'arrêt complet. Même en déplacement ou en vacances, il peut m'arriver d'ouvrir mon ordinateur pour vérifier un dossier ou régler une situation. Simplement, je le fais beaucoup moins. Et j'ai appris à accepter que mon équilibre puisse aussi ressembler à cela.
Celle que j'étais
Pendant longtemps, certaines personnes ont parié contre ma réussite précisément à cause de ce fonctionnement. On voyait mes capacités, mais on pensait que leur multiplicité finirait par devenir mon handicap.
Aujourd'hui, je porte un autre regard sur cette histoire.
Le problème n'était pas que j'avais trop de capacités, trop d'idées ou trop de centres d'intérêt. Le problème était que je devais apprendre à les organiser.
Je n'avais pas besoin de devenir quelqu'un d'autre. Je devais apprendre à fonctionner avec celle que j'étais.
La jeune fille « pala-pala » existe donc toujours. Je ne l'ai pas fait disparaître. Je l'ai comprise, structurée et organisée.
Et aujourd'hui, ce que l'on présentait autrefois comme l'un des principaux obstacles à ma réussite est devenu l'une de mes plus grandes forces.
Pendant longtemps, on m'a demandé de choisir un panier. J'ai fini par comprendre que ma force n'était pas forcément d'en choisir un, mais d'apprendre à porter les miens sans les renverser.
Aux femmes multipotentielles
La différence n'a jamais été facile à vivre. Il est toujours plus simple de comprendre quelqu'un qui nous ressemble que quelqu'un qui fonctionne différemment. Et lorsque nous rencontrons peu de personnes qui nous ressemblent, le plus difficile est parfois de parvenir à nous comprendre nous-mêmes.
Aux femmes multipotentielles qui se reconnaissent dans mon histoire, j'aimerais transmettre trois choses.
La première : votre première alliée, c'est vous-même.
Même lorsque les autres ne vous comprennent pas, il est essentiel que vous appreniez à vous comprendre. Travaillez sur vous, observez votre manière de fonctionner et identifiez vos forces, vos limites et vos rythmes. Car à partir du moment où vous vous comprenez, le regard des autres ne définit plus qui vous êtes.
La deuxième : si votre multipotentialité vous pèse davantage qu'elle ne vous porte, cela ne signifie pas qu'elle est un problème. Il vous manque peut-être simplement certaines clés pour apprendre à la maîtriser.
L'organisation, la patience, la délégation et la priorisation en font partie. Il faut savoir se demander : « Parmi toutes les choses que je pourrais faire, laquelle est réellement prioritaire maintenant ? »
Ce sont ces clés qui permettent de transformer une énergie partant dans plusieurs directions en une énergie qui produit des résultats. Ce sont également ces clés que l'on peut acquérir dans des espaces de transmission et de rencontres comme ce Sommet.
Enfin : n'essayez pas de devenir quelqu'un d'autre pour entrer dans une case.
Votre multipotentialité peut devenir une véritable force. Elle vous permet de voir plusieurs possibilités là où d'autres n'en voient qu'une, d'apprendre, de créer, de vous adapter et d'évoluer dans différents univers. Mais une force a besoin d'être maîtrisée pour donner le meilleur d'elle-même.
Pendant longtemps, j'ai cru que mon côté « pala-pala » était quelque chose que je devais corriger. Aujourd'hui, je sais que je n'avais pas besoin de supprimer cette partie de moi. J'avais besoin d'apprendre à la connaître, à la structurer et à la diriger.
Et s'il ne fallait retenir qu'une seule chose de mon histoire, ce serait celle-ci :
Ne combattez pas systématiquement ce qui vous rend différente. Apprenez d'abord à le comprendre. Ce que vous considérez aujourd'hui comme votre plus grand défaut pourrait bien devenir, une fois maîtrisé, l'une de vos plus grandes forces.