Un vocabulaire avant une démonstration
En 2015, sur la scène d'un TEDx, Emilie Wapnick décrit ces personnes qui n'ont pas une vocation unique et propose de cesser d'y voir un défaut. Sa conférence dépasse aujourd'hui les huit millions de vues. Elle avance trois forces : la synthèse d'idées venues de champs différents, la rapidité d'apprentissage de quelqu'un qui a déjà appris à apprendre, et l'adaptabilité.
Sa contribution est réelle : elle a donné un mot à des femmes et des hommes qui n'en avaient pas. C'est aussi sa limite. Un vocabulaire n'est pas une démonstration.
Repère · Définition
Avant la recherche : de quoi parle-t-on exactement ?
Le Journal propose une page de référence consacrée à l'expression « femme multipotentielle afro-caribéenne » afin de distinguer multipotentialité, pluriactivité, traitement de l'information, trajectoires, héritages et réalités diasporiques.
À regarder · Deux conférences, deux définitions
Les vidéos qui ont installé le mot
« Why some of us don't have one true calling », Emilie Wapnick, TEDxBend, 2015. Douze minutes, sous-titres français disponibles. La conférence qui a popularisé le terme.
« Multipotentiels atypiques : les pépites de demain », Myriam Ogier, TEDxIssylesMoulineaux, décembre 2019. La première conférence TEDx française sur le sujet, qui rattache la multipotentialité au haut potentiel, là où Wapnick n'en parle jamais.
Ce que l'on confond souvent
Avant d'aller plus loin, trois notions méritent d'être séparées, parce que la plupart des malentendus viennent de leur confusion.
La multipotentialité désigne une disposition à investir plusieurs domaines d'intérêt et de compétence. La pluriactivité désigne l'exercice simultané de plusieurs activités professionnelles. La pluriactivité de nécessité désigne un cumul imposé par les conditions économiques.
On peut être multipotentielle sans être pluriactive. On peut cumuler trois emplois sans avoir choisi cette pluralité ni la vivre comme l'expression de plusieurs vocations. La question scientifique n'est donc pas de compter des activités, mais de comprendre la relation entre pluralité des aptitudes, pluralité des rôles et degré de choix.
Là où le terme est le plus attaqué
L'une des premières utilisations scientifiques du concept se trouve dans les travaux d'orientation consacrés aux jeunes à haut potentiel, et c'est précisément là qu'il a été le plus contesté. En analysant aptitudes, intérêts et valeurs de plus d'un millier d'adolescents identifiés comme très performants, une équipe américaine a trouvé des profils nettement différenciés chez plus de 95 % d'entre eux. Autrement dit : ces jeunes n'étaient pas également doués partout, ils avaient des préférences marquées. Les auteurs concluaient que la notion méritait d'être repensée.
Il faut donc être précis : ce que conteste cette recherche, c'est l'idée d'une aptitude égale dans tous les domaines. Pas le fait de mener plusieurs activités, ni celui d'y réussir.
Chez les scientifiques les plus créatifs, plusieurs mondes se rencontrent
L'argument le plus solide vient d'ailleurs. Des travaux menés à la Michigan State University ont comparé les pratiques artistiques et artisanales de scientifiques. Les lauréats du prix Nobel en déclarent près de trois fois plus que les scientifiques ordinaires, et environ cinquante pour cent de plus que les membres de la Royal Society ou de l'Académie des sciences américaine.
Ces résultats établissent une association, non une causalité : rien ne dit que la peinture ou la musique produisent le prix. Le violon d'Einstein cesse néanmoins d'apparaître comme une curiosité biographique. Il s'inscrit dans un phénomène observé chez de nombreux scientifiques de premier plan.
Ce que produit le fait de relier deux mondes
En 2013, une équipe publie dans la revue Science l'analyse de près de dix-huit millions d'articles scientifiques. Les travaux les plus influents ne sont ni les plus conventionnels ni les plus originaux : ce sont ceux qui posent un socle très classique et y introduisent une combinaison inhabituelle. Ces articles ont deux fois plus de chances de figurer parmi les plus cités.
Ces résultats n'étudient pas des personnes multipotentielles, mais des combinaisons de connaissances dans des publications. Ils documentent cependant un mécanisme qui leur est souvent associé : la valeur créée en rapprochant des savoirs habituellement séparés.
Ce que la pluralité ne garantit pas
Une méta-analyse portant sur cent trente-cinq échantillons, trente-cinq pays et plus de quarante-cinq mille personnes a examiné les carrières dites protéennes : des trajectoires davantage pilotées par l'individu que par une progression hiérarchique traditionnelle. Elle ne porte pas directement sur la multipotentialité.
Ces orientations sont fortement associées à l'autogestion de carrière et à la satisfaction professionnelle, beaucoup moins au salaire, aux promotions et aux autres indicateurs de réussite objective.
Autrement dit : choisir davantage sa trajectoire augmente le sentiment de maîtrise et la satisfaction. Cela ne garantit ni revenu supérieur ni réussite économique. Le dire évite de vendre une promesse.
Un même phénomène, trois vocabulaires
En Afrique. Le continent affiche parmi les taux d'entrepreneuriat féminin les plus élevés au monde et reste confronté à un important déficit de financement des entreprises détenues ou dirigées par des femmes, estimé entre quarante-deux et quarante-neuf milliards de dollars selon les publications de la Banque africaine de développement. Son initiative AFAWA a approuvé environ deux milliards et demi de dollars de financements. En 2026, plus d'un milliard et demi avait effectivement été décaissé à travers un réseau d'environ deux cents institutions financières partenaires dans quarante-quatre pays. Ce n'est pas l'initiative qui manque, c'est le capital.
Dans les Caraïbes. La recherche y a documenté exactement ce dont parle ce Sommet, sans jamais employer le mot. Une étude menée en République dominicaine et à la Grenade montre que les femmes y mènent plus souvent que les hommes une activité entrepreneuriale informelle tout en occupant un emploi déclaré. Surtout, elle établit que dans les milieux aisés cette activité relève de l'opportunité, et dans les milieux populaires de la nécessité. Même geste, même île, deux significations séparées par le revenu.
En France. Les femmes portent désormais trente-neuf pour cent des créations d'entreprise, selon le baromètre 2026 de la Direction générale des entreprises et de Bpifrance, en progression régulière depuis 2021. Selon l'INSEE, elles représentent par ailleurs un peu plus de six pluriactifs sur dix.
Sur ces trois espaces, on observe un même phénomène apparent, des femmes qui articulent plusieurs activités et plusieurs compétences, mais il ne recouvre pas les mêmes réalités. Les protections sociales, le capital disponible, la reconnaissance et surtout le degré de choix changent tout. Les mots changent également : en France on parle de slasheuses, dans les Caraïbes d'informalité, en Afrique de débrouille. Le vocabulaire contemporain de la multipotentialité, largement diffusé par le monde anglo-saxon, a surtout été popularisé à travers des récits de choix professionnel, de reconversion et d'épanouissement personnel.
Elles ont existé. Elles n'ont pas été étudiées ainsi.
Ces travaux ont un point commun : leurs populations. Des lauréats du Nobel, des programmes américains pour élèves performants, des salariés européens. Ils documentent rarement ensemble la pluralité des compétences, des rôles et des trajectoires chez les femmes africaines et caribéennes.
Dr Jhoyce OTO, intervenante de ce Sommet, attire l'attention sur une histoire plus ancienne. Bien avant que le terme ne se diffuse, des femmes africaines et caraïbéennes évoluaient déjà entre plusieurs sphères : réseaux internationaux, santé, éducation, ingénierie, action associative, influence politique. Elle rappelle être fille et filleule de ces réseaux de premières dames qui, dès les années trente chez les francophones, pesaient sur des portefeuilles d'ingénierie, de santé et d'éducation au moment où de nouvelles nations se construisaient.
Ces trajectoires ne sont pas nécessairement absentes des archives ni de l'histoire. En revanche, elles ont rarement été observées avec les catégories que nous utilisons aujourd'hui pour penser la pluralité des compétences et des rôles. L'angle mort n'est donc pas l'absence de ces femmes, mais l'absence d'une grille permettant de lire ensemble les différentes dimensions de leur action.
Du subi au choisi
La bonne question n'est donc plus de savoir si la multipotentialité existe. Les travaux montrent déjà l'existence de profils pluriels, de carrières non linéaires, de pratiques interdisciplinaires et de pluriactivité.
Elle devient : qu'est-ce qui sépare une pluralité choisie d'une pluralité imposée ? À partir de quel moment plusieurs compétences deviennent-elles une ressource plutôt qu'une charge ? Et pourquoi certaines trajectoires sont-elles nommées multipotentialité quand d'autres sont qualifiées de débrouille, d'informalité ou simplement de nécessité ?
C'est là que ce Sommet peut apporter ce que la littérature ne fournit pas encore : documenter ces trajectoires depuis celles qui les vivent. Non pour fabriquer après coup une catégorie universelle, mais pour poser des questions peu explorées. Que devient la pluralité lorsqu'elle rencontre le genre, l'origine sociale, la migration, les responsabilités familiales, l'accès inégal au capital ?
Le Sommet ne prétend pas démontrer scientifiquement une identité. Il ouvre un terrain d'observation, de témoignage et de recherche. C'est pourquoi le Journal lance sa propre enquête, dont les réponses seront publiées ici.
Ce sur quoi s'appuie cet article
Achter, Lubinski et Benbow, 1996, sur la remise en cause de la multipotentialité chez les élèves à haut potentiel. Root-Bernstein et collaborateurs, 2008, sur les pratiques artistiques des lauréats du Nobel. Uzzi, Mukherjee, Stringer et Jones, Science, 2013, sur les combinaisons atypiques de connaissances. Wiernik et Kostal, Journal of Counseling Psychology, 2019, volume 66, pages 280 à 307, méta-analyse sur les orientations de carrière protéennes. Organisation internationale du travail, sur l'emploi informel des femmes en Afrique subsaharienne. INSEE, sur la pluriactivité en France. Banque africaine de développement, initiative AFAWA. Baromètre 2026 de l'entrepreneuriat des femmes en France, Direction générale des entreprises et Bpifrance. Travaux sur l'entrepreneuriat de nécessité et d'opportunité en République dominicaine et à la Grenade.