Le premier volet distinguait pluralité choisie et pluralité subie. Une fois la pluralité choisie, une seconde question apparaît : est-elle lisible pour ceux qui recrutent, rémunèrent ou financent ?

Ce que l'on reproche vraiment à un parcours varié

Commençons par ce que vivent les intéressées. L'Apec, qui accompagne les cadres en France, le formule sans détour dans ses fiches conseils : les carrières non linéaires traînent encore des a priori tenaces, instabilité, manque de fiabilité, indécision. Sa recommandation est claire : rendre le parcours lisible, identifier un fil conducteur, plutôt que dérouler une chronologie.

Le reproche n'est donc pas l'incompétence. C'est l'illisibilité.

Chez certains dirigeants, l'expérience large est mieux rémunérée

Une étude publiée dans le Journal of Financial Economics a mesuré ce que vaut un parcours large au sommet des entreprises. En comparant les trajectoires de dirigeants de sociétés cotées américaines selon l'étendue de leur expérience, ses auteurs établissent une prime de dix-neuf pour cent en faveur des généralistes, soit près d'un million de dollars par an. Cette prime est plus élevée lors des recrutements externes et dans les situations complexes, restructurations et acquisitions.

Dans cette population, la valeur des compétences transférables paraît donc particulièrement forte lorsque l'entreprise affronte une transformation. Le résultat porte sur des dirigeants, il ne se transpose pas tel quel à tous les métiers. Mais il indique une direction.

Le spécialiste peut être pénalisé

Le résultat le plus surprenant vient d'une étude publiée dans Administrative Science Quarterly, portant sur deux promotions d'un MBA américain de premier rang. Parmi les candidats visant la banque d'investissement, ceux dont le profil était le plus étroitement spécialisé, avant, pendant et après l'école, avaient moins d'une chance sur deux d'obtenir plusieurs offres et se voyaient proposer plus de vingt mille dollars de moins en bonus de départ que des candidats comparables au parcours moins focalisé.

Les auteurs parlent d'une décote du spécialiste. Le mécanisme tient au marché lui-même : lorsque de très nombreux candidats envoient les mêmes signaux de spécialisation, un profil moins focalisé devient plus distinctif.

Ni l'un ni l'autre à l'extrême

Une recherche plus récente, menée elle aussi sur des dirigeants, nuance l'idée d'une prime toujours croissante à la largeur d'expérience. Sur près de deux cents nominations de dirigeants de grandes entreprises cotées, ses auteurs observent une relation en cloche : un certain degré de généralisme augmente la valeur de marché, mais au-delà d'un seuil, une mobilité trop importante finit par signaler un manque de profondeur.

Ce qui se paie n'est donc pas la quantité de mondes traversés, au moins dans le marché des dirigeants étudié. C'est la capacité à montrer ce qu'ils ont en commun.

Un trou de deux ans n'est pas une fatalité

Reste le cas des parcours interrompus, qui concerne particulièrement les femmes. Une expérience de terrain a envoyé des candidatures à des offres réelles en faisant varier un seul élément : la présence, ou non, d'une explication à une longue interruption d'activité.

Le résultat mérite d'être lu précisément. Les candidatures qui expliquent l'interruption obtiennent davantage de réponses que celles qui la laissent en blanc, mais moins que les candidatures sans interruption. L'explication réduit la pénalité, elle ne la supprime pas. Ce n'est donc pas seulement l'arrêt qui compte : l'information donnée au recruteur modifie la manière dont il l'interprète.

La littérature n'est d'ailleurs pas uniforme. D'autres expériences d'audit ne retrouvent pas systématiquement de pénalité liée à la durée d'inactivité, et identifient d'autres facteurs plus déterminants. Le contexte, le type de poste et le signal envoyé comptent autant que la durée.

Ce que ces travaux suggèrent concrètement

Ces résultats suggèrent des pistes de présentation, non des règles universelles. Nommer l'interruption plutôt que la masquer, puisque l'absence d'explication coûte davantage. Identifier la compétence qui traverse toutes les expériences et la placer en tête, plutôt qu'aligner les activités par ordre chronologique. Et, lorsqu'un poste valorise la transversalité, la transformation ou la coordination entre plusieurs fonctions, rendre cette largeur d'expérience explicite au lieu de la minimiser.

C'est la même opération dans les trois cas : passer d'une liste à une trajectoire.

Ce que cela change pour les femmes de ce Sommet

En France, parmi les personnes qui cumulent plusieurs emplois, six sur dix sont des femmes. Elles sont également davantage exposées aux interruptions et aux réductions d'activité liées aux responsabilités familiales et à l'accompagnement d'un proche. Elles cumulent donc les deux configurations que le marché lit le plus mal : la pluralité et la discontinuité.

Les données ne permettent pas d'affirmer que ces deux configurations condamnent une trajectoire. Elles montrent surtout que leur effet dépend fortement du contexte et de la manière dont elles sont interprétées. La compétence décisive n'est donc pas de choisir enfin une voie, c'est de savoir raconter la sienne.

Le premier volet posait la distinction entre pluralité choisie et pluralité subie. Celui-ci pose la suivante : comment une pluralité choisie devient-elle une compétence lisible, et donc éventuellement valorisable, sur le marché du travail ?

Un parcours pluriel devient une force lorsque le marché peut comprendre ce qu'il relie.

Ce sur quoi s'appuie cet article

Custódio, Ferreira et Matos, « Generalists versus specialists : lifetime work experience and chief executive officer pay », Journal of Financial Economics, 2013, volume 108, pages 471 à 492. Merluzzi et Phillips, « The specialist discount : negative returns for MBAs with focused profiles in investment banking », Administrative Science Quarterly, 2016, volume 61, pages 87 à 124. Mueller, Georgakakis, Greve, Peck et Ruigrok, « The curse of extremes : generalist career experience and CEO initial compensation », Journal of Management, 2021. Expérience de terrain sur l'effet d'une interruption d'activité expliquée sur le taux de rappel, Journal of Economic Behavior and Organization, 2020. Travaux d'audit complémentaires publiés dans les AEA Papers and Proceedings. Apec, fiche conseil sur les parcours atypiques. INSEE, données sur la pluriactivité en France.