Il existe des parcours qui se racontent facilement. Une formation. Un métier. Une progression. Une expertise.

Et puis il existe des trajectoires qui ne tiennent pas dans une ligne.

Des femmes qui ont exercé plusieurs métiers, développé plusieurs compétences, changé de secteur, entrepris, repris des études, accompagné des proches, créé des projets, parfois tout cela au même moment.

À première vue, cette pluralité peut sembler difficile à expliquer. Elle ne l'est pas forcément.

Ce qui est difficile, c'est de vivre dans un environnement qui continue à considérer qu'une trajectoire réussie doit nécessairement être linéaire.

Pour beaucoup de femmes multipotentielles, la question n'est donc pas seulement : « Que suis-je capable de faire ? »

Comment faire reconnaître la cohérence de tout ce que je suis capable de faire ?

Et lorsque cette question rencontre une histoire afro-caribéenne, familiale, culturelle et professionnelle particulière, elle prend parfois une dimension supplémentaire.

01 — Plusieurs talents ne signifient pas plusieurs identités incompatibles

La multipotentialité est souvent observée depuis l'extérieur. On voit les changements, les projets multiples, les intérêts successifs et les compétences qui semblent appartenir à des univers différents.

Mais de l'intérieur, l'expérience peut être très différente.

Une femme peut parfaitement percevoir le lien entre tout ce qu'elle fait, alors que son entourage n'y voit qu'une succession de directions.

Elle peut avoir travaillé dans la communication, créé une association, développé une activité entrepreneuriale, accompagné des personnes et écrit un livre, tout en ayant le sentiment très clair de poursuivre une seule intention.

Le problème n'est donc pas toujours l'absence de cohérence. Le problème est parfois l'absence de langage pour rendre cette cohérence visible.

Parce qu'à force d'entendre qu'elle se disperse, une femme finit parfois par chercher à supprimer certaines dimensions de son parcours au lieu d'apprendre à les relier.

Qu'est-ce qui traverse toutes ces expériences ?

Est-ce la transmission ? La création ? La résolution de problèmes ? Le soin ? Le leadership ? La capacité à faire émerger des projets ? La relation aux autres ?

C'est souvent là que commence la compréhension d'une trajectoire multipotentielle.

02 — L'injonction à choisir arrive très tôt

« Il faut choisir. »

Beaucoup de femmes multipotentielles connaissent cette phrase. Elle apparaît à l'école, au moment de l'orientation, lors d'un entretien ou dans les discussions familiales.

Plus tard, elle revient sous d'autres formes : « Tu devrais te concentrer sur une seule chose », « Tu changes encore ? », « Quel est ton vrai métier ? » ou encore « Tu fais beaucoup de choses, mais finalement, tu es quoi ? »

Ces questions ne sont pas nécessairement malveillantes. Elles traduisent surtout une manière très installée de penser la réussite : avancer dans une direction, devenir experte d'un domaine, puis approfondir cette spécialisation.

Cette trajectoire convient parfaitement à beaucoup de personnes. Mais elle n'est pas la seule manière de construire une vie professionnelle cohérente.

Une personne multipotentielle peut apprendre rapidement, créer des connexions entre des domaines éloignés, changer de contexte sans perdre ses repères, entrer dans un sujet nouveau, en comprendre les mécanismes puis les transférer ailleurs.

Ces capacités peuvent devenir extrêmement précieuses. Encore faut-il savoir les nommer.

Repère · Pour aller plus loin

Qu'entend-on exactement par femme multipotentielle afro-caribéenne ?

Le Journal propose une page de référence pour distinguer multipotentialité, pluriactivité, traitement de l'information, trajectoires, héritages et réalités diasporiques.

Lire : Femme multipotentielle afro-caribéenne, de quoi parle-t-on ?

03 — Quand la pluralité rencontre les héritages

Pour certaines femmes afro-caribéennes, le rapport au choix professionnel ne se construit pas uniquement à partir de leurs aspirations individuelles.

Il peut aussi rencontrer une histoire familiale : la valeur accordée aux études, la recherche de stabilité, la volonté de sécuriser l'avenir, la responsabilité envers la famille, ou encore le respect de celles et ceux qui ont consenti des efforts importants pour permettre aux générations suivantes d'accéder à certaines opportunités.

Dans ce contexte, changer de métier ou quitter une situation considérée comme stable peut être vécu comme bien davantage qu'un choix professionnel.

Cela peut être ressenti comme une remise en cause de ce qui a été transmis.

Et pourtant, reconnaître cet héritage ne signifie pas devoir reproduire exactement le parcours imaginé pour nous.

Il est possible d'honorer ce que l'on a reçu tout en construisant une trajectoire différente.

Comment construire sa propre trajectoire sans renier l'histoire dont on vient ?

04 — La capacité d'adaptation peut devenir invisible

Certaines femmes ont appris très tôt à observer un environnement et à comprendre ce qu'il attend d'elles.

Changer de registre. Changer de langage. Changer de posture. S'adapter à un milieu professionnel, familial, culturel ou social.

Cette capacité peut devenir une véritable compétence.

Mais elle peut également masquer progressivement une autre question.

Qu'est-ce que je veux, lorsque je ne suis plus simplement en train de répondre à ce qui est attendu de moi ?

Une personne très adaptable peut réussir dans de nombreux environnements et pourtant sentir intérieurement qu'aucun ne raconte complètement qui elle est.

C'est parfois ici que la pluralité devient fatigante. Non parce qu'il y aurait trop de talents, mais parce qu'ils sont utilisés séparément selon les contextes, sans jamais être réunis dans une vision d'ensemble.

05 — Être compétente partout ne signifie pas devoir tout porter

La multipotentialité peut entraîner un autre piège : devenir la personne vers qui tout le monde se tourne.

Parce qu'elle comprend vite. Parce qu'elle sait faire. Parce qu'elle peut dépanner. Parce qu'elle a plusieurs compétences. Parce qu'elle trouve souvent une solution.

Progressivement, la capacité devient disponibilité. Et la disponibilité devient parfois surcharge.

Il existe alors un apprentissage essentiel : avoir la capacité de faire quelque chose ne signifie pas que l'on doit nécessairement le faire.

La maturité multipotentielle ne consiste pas à utiliser tous ses talents simultanément.

Elle consiste aussi à savoir lesquels mobiliser, à quel moment, pour quelle raison et au service de quelle trajectoire.

La question n'est pas : « Comment tout faire ? » mais : « Comment organiser tout ce que je peux faire ? »

06 — Une trajectoire ne se construit pas en empilant des activités

L'un des risques les plus fréquents consiste à transformer chaque talent en projet.

Une idée devient une activité. Une nouvelle compétence devient une nouvelle offre. Une passion devient immédiatement une entreprise.

Puis les projets s'accumulent.

Et la personne qui cherchait à exprimer sa pluralité finit par créer un système devenu impossible à piloter.

La cohérence ne vient pas de l'accumulation. Elle vient de l'architecture.

Une trajectoire multipotentielle solide peut avoir plusieurs expressions tout en reposant sur un même centre.

Il peut s'agir d'une mission, d'un problème que l'on aime résoudre, d'un public que l'on souhaite accompagner ou d'un impact que l'on veut produire.

À partir de là, plusieurs métiers, activités ou projets peuvent devenir les différentes expressions d'une même direction.

07 — Il faut apprendre à raconter son parcours autrement

Une trajectoire linéaire se raconte chronologiquement.

Une trajectoire multipotentielle se raconte souvent mieux par le sens.

Au lieu de dire : « J'ai fait ceci, puis cela, puis encore autre chose », on peut expliquer : « Depuis plusieurs années, mes expériences ont toutes contribué à développer ma capacité à… »

Ou encore : « Mes différents métiers semblent éloignés, mais ils répondent tous au même enjeu… »

Cette manière de raconter son parcours ne cherche pas à masquer la diversité. Elle lui donne une structure.

Et cette capacité devient particulièrement importante lors d'un entretien, d'une reconversion, d'une présentation de projet, d'un pitch entrepreneurial, d'une prise de parole ou d'une rencontre de réseau.

Parce que le monde ne comprend pas toujours spontanément les trajectoires complexes. Il faut parfois lui donner la clé de lecture.

08 — La visibilité change lorsque la pluralité est assumée

Une femme qui cherche constamment à simplifier son parcours peut finir par devenir difficile à identifier.

Elle gomme une compétence pour ne pas paraître dispersée. Puis une autre. Elle réduit son expérience à ce qui semble le plus acceptable dans le contexte.

Mais à force de vouloir être parfaitement lisible, elle peut devenir interchangeable.

À l'inverse, lorsque la pluralité est structurée, elle peut devenir un véritable élément différenciant.

La personne n'est plus « celle qui fait beaucoup de choses ».

Elle devient celle qui sait relier plusieurs univers pour produire quelque chose que peu de profils savent produire.

La multipotentialité devient véritablement une force professionnelle lorsqu'elle est comprise par les autres. Et pour être comprise, elle doit être rendue lisible.

09 — Se reconnaître avant de chercher à être reconnue

Il existe toutefois une étape qui précède toutes les autres.

Avant de chercher la reconnaissance extérieure, il faut parfois commencer par cesser de considérer sa propre pluralité comme un problème.

Cela ne signifie pas idéaliser la multipotentialité.

Elle possède aussi ses difficultés : la dispersion possible, la difficulté à terminer, l'enthousiasme pour le nouveau, la surcharge ou encore la frustration de devoir renoncer temporairement à certaines possibilités.

Mais ces difficultés ne résument pas le fonctionnement multipotentiel. Et surtout, elles peuvent être travaillées.

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10 — Nous ne venons pas apprendre à devenir moins

C'est aussi l'un des enjeux du Sommet.

Nous ne souhaitons pas réunir des femmes pour leur apprendre à supprimer des parties d'elles-mêmes afin de devenir plus faciles à définir.

Nous voulons travailler une autre question.

Comment faire tenir plusieurs dimensions dans une trajectoire qui reste lisible, viable et choisie ?

Cela demande parfois de renoncer. Mais renoncer n'est pas se réduire.

Choisir un ordre n'est pas abandonner son identité.

Décider qu'un projet attendra n'efface pas la compétence.

La cohérence n'exige pas que toutes les dimensions d'une personne soient actives au même moment.

Elle exige qu'elles puissent trouver leur place dans une architecture que cette personne comprend et choisit.

C'est probablement là que réside l'un des enjeux les plus importants de la multipotentialité : ne plus confondre pluralité et dispersion.

L'une décrit ce que nous sommes capables de porter. L'autre décrit ce qui arrive lorsque nous ne savons pas encore comment l'organiser.

Et entre les deux existe un travail possible. Un travail de compréhension. De choix. De structure. Et finalement, de reconnaissance.