Ce qui relie tout
La question, elle l'a devancée. Trois angles, dit-elle, forment le triangle qui la définit dans tout ce qu'elle entreprend : l'épanouissement de soi, la soif d'apprendre, l'esprit de partage.
Et une hiérarchie qu'elle pose sans détour : l'épanouissement de soi reste sa motivation première, bien avant la rentabilité financière.
Reste à comprendre pourquoi cela produit autant de métiers. La réponse, elle la donne elle-même, et c'est le mécanisme de tout le reste.
« J'ai un côté perfectionniste. Si pour que ce soit parfait je dois apprendre un métier, je l'apprendrai, même en autodidacte, et je compléterai ce que j'entreprends pour un résultat parfait à mes yeux. Et j'y prends plaisir. »
D'où toutes ces formations, dit-elle. Sa pluralité n'est donc ni de la dispersion ni une adaptation subie : c'est la conséquence d'une exigence. Elle n'apprend pas un métier de plus parce qu'elle s'ennuie, mais parce que le résultat qu'elle vise le réclame.
Enfant-journaliste au Congo
Au Congo, il fallait être dans les deux premiers de sa classe pour rejoindre le cercle des Jeunes Propagandistes. Elle y entre, et devient enfant-journaliste. À la radio, elle prend un nom : La Souriante.
Ce n'est pas le premier nom qu'elle se choisit. À l'état civil, son premier prénom est Joseline. Toute petite, elle lui préfère Joyce, parce que le mot dit la joie en anglais. Une enfant qui se donne un prénom signifiant la joie, puis un nom de radio qui dit le sourire : à neuf ans, elle avait déjà décidé de ce qu'elle voulait transmettre.
Elle présente l'émission « Les rendez-vous des Pionniers », accueille les personnalités au pied de l'avion, couvre les colonies de vacances au camp du Djoué, interviewe des vedettes aux gorges de Diosso. C'est elle, à neuf ans, qui recueille les mots de Wenge Musica lors de leur tournée au Congo.
Puis vient un épisode où elle n'est plus derrière le micro. Pour les vingt ans de la Révolution, elle est sélectionnée pour exécuter les mouvements gymniques, et elle est la seule pionnière de Pointe-Noire retenue. Elle monte à Brazzaville pour y représenter les siens.
Un mois de préparation. Chaque matin un bus fait le tour de la ville pour ramasser les enfants, jeunes propagandistes et élèves choisis dans les écoles. Toute la journée, on apprend et on répète, sous la conduite de formateurs chinois. Des livres que l'on ouvre au cours de la chorégraphie et dont les messages se lisent à la télévision, des figures composées avec des fleurs, des enchaînements collectifs. Un sandwich pour déjeuner. Le bus les redépose vers seize heures.
« C'était vraiment très beau. »
C'est là qu'elle rencontre Lauréate, de la délégation de Brazzaville. Elles étaient déjà ensemble au camp du Djoué ; elles le seront aux mouvements gymniques ; elles sont amies depuis. Quarante ans plus tard, elle aimerait retrouver une vidéo de cette célébration, pour la revoir.
Ses week-ends se passent au football, aux côtés de son père. Ou à faire du crochet et à vendre ses œuvres, ce qu'elle appelle son premier clin d'œil commercial.
Le micro, le terrain et l'ouvrage fait main. À neuf ans, tout est déjà là, et elle passe déjà d'un côté à l'autre : celle qui raconte et celle qui fait. Et déjà celle qu'on choisit pour représenter les autres.
Étudiante en trois temps
Étudiante en faculté d'informatique le jour. Élève infirmière en cours du soir. Stage à l'hôpital le week-end. Trois emplois du temps superposés, et une formation poussée en réflexothérapie et massage thérapeutique par-dessus.
L'été, elle est professeure d'anglais en cours pour adultes. Et ce besoin d'aider la conduit à accompagner les familles d'Emmaüs.
C'est ici que le portrait se retourne. L'hôpital n'est pas une ligne à côté de l'informatique : les deux ont été menés en même temps, dès le départ.
Le bloc opératoire, les EHPAD
Infirmière de formation, avec un diplôme obtenu en Russie et les autorisations nécessaires pour exercer en France, elle a aussi travaillé comme aide-soignante. Au bloc opératoire de l'hôpital d'Argenteuil et à celui de la Clinique du Parisis, en EHPAD, dans un établissement mutualiste à Ennery.
Ce parcours-là s'est achevé. Il ne s'est pas effacé pour autant.
Ingénieure en systèmes et réseaux
En 1998, elle figure à l'organigramme de la direction informatique des Grands Moulins de Paris, l'un des grands industriels de la transformation des céréales et de la farine. Service Systèmes et Réseaux, analyste système et réseau, quatrième niveau hiérarchique de la direction, en binôme avec un collègue.
Sa responsabilité réelle dépassait la ligne de l'organigramme. Elle suivait quatre sites, dont les filiales du groupe et de Délifrance implantées à l'étranger, à Londres, en Belgique et ailleurs au Royaume-Uni. Depuis Paris, elle prenait la main à distance sur leurs serveurs pour diagnostiquer les incidents et les dépanner.
Au passage à l'an 2000, elle est responsable de la banque de transaction comme cheffe de projet, puis responsable adjointe de la direction des marchés et des capitaux au LCL à Paris, côté production, comme ingénieure.
Ingénieure de formation polytechnicienne, son domaine est la sécurité des infrastructures, qu'elles soient physiques, fixes ou hébergées dans le cloud. La cybersécurité en fait partie, mais elle n'en est qu'un module parmi d'autres.
Son master porte un intitulé qui dit son domaine mieux qu'un résumé : sciences techniques, spécialité machines, complexes, systèmes et réseaux informatiques.
Déjà titulaire d'un bac plus sept, elle a repris une partie de ses études pour actualiser ses connaissances et se former aux nouveaux outils. Le mémoire, pour un diplôme de niveau bac plus quatre, a été soutenu récemment devant un jury national à Paris, bien au-delà de sa cinquantaine. Apprendre encore : le deuxième angle de son triangle, et il ne se referme pas avec l'âge.
Là où les deux se rejoignent
À l'hôpital de Gisors, en 2025, elle intervient auprès du service informatique et met ses compétences d'ingénieure au bénéfice de la refonte complète de l'infrastructure informatique de l'établissement : nouveaux serveurs, installation, virtualisation et migration de centaines de machines vers une solution de sauvegarde hautement sécurisée.
Elle y mêle l'ingénierie et la conduite de projet. Les diagrammes de Gantt, c'est elle ; le projet a ensuite été mené et suivi selon cette planification.
Elle en conduit toutes les phases. Préparation, installation des serveurs dans un environnement distinct, tests, simulation du fonctionnement futur, validation. Une fois les essais concluants, un espace dédié lui est ouvert en production pour y reproduire la configuration. Puis la mise en production définitive, planifiée vers sept heures du matin, avant l'arrivée des utilisateurs.
Mais ce n'est pas ce qu'elle retient. Quand il a fallu toucher aux applications utilisées par les infirmières et les médecins, son passé soignant a cessé d'être une ligne de son parcours pour devenir un outil de travail.
C'est là, dit-elle, que le lien entre l'informatique et la médecine s'est véritablement établi. Adapter des outils suppose de comprendre le travail de ceux qui s'en servent. Elle avait tenu leurs gestes avant de les visualiser, puis de les intégrer aux processus de la mission informatique qui était désormais la sienne dans cet hôpital.
Chaque Enfant Est Un Amour
En 2001, après le bureau, elle enfile le tee-shirt de l'association qu'elle vient de créer, Chaque Enfant Est Un Amour, et va faire de la médiation auprès des jeunes au pied des immeubles parisiens.
Puis, en 2013, elle voit des enfants plus jeunes traîner là. Elle se souvient alors des valeurs reçues de son défunt père, celles qui ont forgé son caractère au point de ne pas céder aux épreuves. Elle prend le sifflet, crée le football au sein de l'association, et commence à les entraîner pour que l'ennui ne les mène pas ailleurs.
Le CEEA FC, le club de football de l'association, naît de ce geste. Quatorze ans plus tard, elle est toujours au bord du terrain, avec plus de mille sept cent cinquante jeunes joueurs entraînés à son actif.
Et parce qu'un bon entraîneur ne s'improvise pas, elle s'est formée. Ce qu'elle transmet n'est pourtant pas d'abord une technique : c'est l'épanouissement, le même angle du triangle. Ce qui ne les empêche pas d'atteindre, au rythme de son sifflet, le niveau qui leur permet de réussir les tests de détection et d'entrer dans de grands clubs.
Noir et jaune
Au début, elle habille ses joueurs en bleu et blanc. Puis en noir et blanc. Et pendant ces premières années, elle sent qu'il manque quelque chose dans ces couleurs.
Son père s'appelait Pierre Loulendot. Il présidait les Diables Noirs, l'une des meilleures équipes du Congo. C'est lui qui lui a transmis, dès l'enfance, la passion du ballon rond, et qui échangeait quelques passes avec elle sur le terrain.
Des chansons composées à son nom envahissaient le stade Casimir M'voulalea, le plus grand de Pointe-Noire, devenu depuis le stade municipal. Les supporters, presque en transe, les lui dédiaient. Ils chantaient partout où l'équipe jouait, jusqu'au stade de la Révolution à Brazzaville, accompagnés de tam-tams. Quand ils entonnaient, dit-elle, tout le stade bougeait.
Ils chantaient surtout quand l'adversaire venait de marquer, pour rester unis et se redonner du courage : encaisser le premier but ne signifie pas perdre le match. L'une de ces chansons commençait ainsi.
« Hé, ya lulendo hé ! Hé, mbotu lenda kwéto ! »
Ces chants sont restés dans les répertoires. Lauréate, l'amie des mouvements gymniques, les retrouve encore de temps en temps sur les réseaux et les lui envoie. Des groupes continuent de s'en inspirer. Plusieurs y citent le nom de son père.
Et face à sa propre mort, il a demandé qu'on installe un lit pliant pour regarder son dernier match, allongé, entouré de ses enfants. Sa tombe porte les carreaux noir et jaune des Diables Noirs.
Alors elle remet ces couleurs à leur place. Le noir et le jaune, l'origine de l'héritage qu'elle transmet. Elle y ajoute sa marque : les rayures zébrées de la Juventus, l'une de ses équipes préférées, dont elle déplace parfois les motifs, et un bleu marine qui remplace de temps en temps le noir, pour ôter la tristesse du souvenir et y mettre de la joie, du mouvement, de la modernité.
Ça y est. Elle est enfin satisfaite du maillot de son équipe.
Il lui reste une chose à faire. Retrouver quelques joueurs de l'équipe de son père, au Congo, capables de porter ce message au-delà des frontières françaises, et ramener cette histoire là où elle a pris naissance. C'est l'objet de la FIASL, Foot et Intello Académie Sylvie Loulendot, dont les inscriptions viennent d'ouvrir à Pointe-Noire.
Le troisième angle du triangle, le partage, reconduit exactement là d'où elle vient.
Moscou, pour que sa fille comprenne
Pour se détendre, elle monte à la montagne, et y apprend à peindre sur des assiettes.
Ses enfants patinent, tous. Son fils, Prince de Luc, s'est notamment classé premier à la Coupe de France 2026 dans la catégorie Novice national.
Elle voyage beaucoup avec eux, au rythme des entraînements et des stages à l'étranger. La saison où sa fille devait monter son programme sur Le Lac des cygnes, elle l'a emmenée voir ce ballet au Bolchoï, à Moscou, là où il est reconnu pour être le mieux exécuté. Non pour le spectacle, mais pour que l'enfant comprenne le rôle qu'elle allait danser.
Elle en a profité, dit-elle, pour exprimer son propre ressenti du spectacle : elle a cousu la tunique, unique et sur mesure. Ne trouvant jamais le modèle capable d'interpréter la musique choisie, elle a d'ailleurs fini par coudre presque toutes les tenues de compétition de sa fille.
Ce programme-là a valu à sa fille la première place au championnat d'Île-de-France, première division. Une autre tenue, cousue pour une musique russe, porte une poupée russe travaillée à la main dans le dos. Et au Canada, la même patineuse a remporté la Coupe des provinces du Canada 2008, à North Bay.
Sa fille, elle, ne patine plus : elle est entrée en faculté de médecine et exerce aujourd'hui comme médecin spécialisé.
Les deux programmes se regardent encore : celui d'Île-de-France et celui de North Bay, au Canada, en 2008.
Les autres parents ont commencé à lui passer commande. Elle a refusé, faute de temps, et plaisante aujourd'hui en disant qu'elle aurait pu ouvrir un atelier de couture. Pour son fils, désormais, elle achète.
On croirait un caprice d'esthète. C'est exactement l'inverse : le même geste que le sifflet au pied des immeubles, ou que les cours qu'elle donne à ses propres enfants. Elle n'a pas appris à coudre par goût de la couture, elle a appris parce qu'aucune tunique du commerce ne disait ce que la musique disait.
Professeure de ses propres enfants
Ses enfants pratiquent le sport de manière intensive. Faute d'école à horaires aménagés, elle prend le programme scolaire de l'année et les encadre elle-même.
Elle a ainsi été leur professeure en CM1, en CM2, en cinquième, pour deux d'entre eux en quatrième, puis pour un en troisième. De retour à l'école en classe supérieure, ils figuraient parmi les meilleurs.
Elle se demande aujourd'hui, en riant, s'il ne serait pas temps de postuler dans l'enseignement, là où transmettre prendrait tout son sens.
Il n'y a pas d'âge pour apprendre
C'est la phrase qu'elle s'applique et qu'elle transmet à ses joueurs. Elle dit qu'elle l'aide à faire le vide et à se rendre disponible pour apprendre des expériences nouvelles.
Sur la dispersion, sa réponse tient dans une manière de faire plutôt que dans une démonstration : elle touche à beaucoup de domaines, mais reste concentrée sur l'activité en cours, et prend le temps de bien vivre ce moment-là. Une organisation imprégnée, dit-elle, par son soi intérieur.
Micro à onze ans, sifflet à trente, aiguille le soir, serveurs le jour. Cinq univers, et une seule femme qui n'a jamais accepté de choisir.