Oumou Diarisso Psychopraticienne certifiée et praticienne en EMDR, titulaire du diplôme universitaire de clinique de la relation en approche systémique de l'université Paris 8. Elle exerce en cabinet dans le 13e arrondissement de Paris depuis plus de six ans. Intervenante du Sommet du 26 septembre 2026.
Des femmes qui savent tout faire
Il y a des femmes que je rencontre en consultation et qui semblent savoir faire beaucoup de choses à la fois. Elles ont plusieurs idées, plusieurs compétences, plusieurs projets. Elles peuvent être salariées et entrepreneures, mères et professionnelles, créatives, gestionnaires, soignantes ou dirigeantes. Elles apprennent vite, s'adaptent facilement, passent d'un univers à l'autre avec une aisance qui impressionne.
Et pourtant, derrière cette apparente facilité, j'entends parfois de la fatigue, de la culpabilité, une difficulté à choisir ou le sentiment d'être constamment dispersées. Certaines me demandent :
« Pourquoi est-ce que j'ai toujours besoin de faire autant ? de faire autre chose ? »
Ce que je ne dis pas
Je précise qu'il ne s'agit pas d'affirmer que les femmes afro-caribéennes seraient naturellement multipotentielles. Chaque histoire est singulière. Mon propos est plutôt d'explorer une hypothèse clinique : comment certains contextes familiaux et culturels peuvent-ils favoriser le développement de capacités d'adaptation qui prennent ensuite, chez certaines femmes, la forme d'une grande polyvalence ?
Dans certaines histoires familiales, l'enfant apprend très tôt à être autonome, à aider, à prendre soin des autres, à participer à la vie familiale et à comprendre rapidement ce qui se passe autour d'elle. Elle apprend parfois aussi qu'il faut réussir, travailler, être indépendante et ne pas dépendre des autres.
Ces apprentissages peuvent être de véritables forces. Ils transmettent la persévérance, le goût de l'effort, la responsabilité et la capacité à se débrouiller. Elle apprend à observer, anticiper et s'adapter. À l'âge adulte, cette capacité peut devenir une formidable ressource.
La différence qui change tout
La véritable question à se poser dans le cadre d'un accompagnement thérapeutique est de savoir ce que cela coûte émotionnellement, psychologiquement et physiquement à la personne. À quel prix fonctionne-t-elle ainsi ?
Le travail de conscientisation permet d'identifier les schémas à l'œuvre et de mettre en lumière une différence fondamentale :
« Je peux », qui est un choix, donc une liberté. Et « je dois toujours », qui est une injonction, une dépendance, donc une prison mentale.
Dans le premier cas, la posture est choisie au service du déploiement de soi. Dans le second, c'est un mécanisme de défense, que l'on subit.
Quand la culture rencontre l'histoire familiale
J'ai pu également constater que les femmes issues de la diaspora afro-caribéenne peuvent renforcer cette dynamique par l'expérience de naviguer entre plusieurs univers : les valeurs familiales et celles de la société environnante, les codes de la maison et ceux de l'extérieur, les attentes de la famille et les aspirations personnelles.
Grandir entre plusieurs références peut être une richesse considérable. On apprend à décoder, à observer, à changer de registre et à comprendre rapidement ce qui est attendu. Mais cette capacité peut aussi demander beaucoup d'énergie psychique.
Que dois-je dire ? Comment dois-je me comporter ? Qu'attend-on de moi ? Quelle partie de moi puis-je montrer ici ?
Lorsque cette vigilance devient permanente, elle peut parfois se rapprocher de l'hypervigilance : le système intérieur reste attentif à ce qui pourrait arriver et cherche à anticiper les difficultés.
La femme forte n'est pas toujours une femme libre
Nous portons souvent notre attention sur les traumatismes dans ce qui fait souffrir. Pourtant, certaines blessures peuvent aussi se cacher derrière ce qui fonctionne très bien.
La femme qui gère tout. Celle qui ne demande jamais d'aide. Celle qui travaille énormément. Celle qui rebondit toujours. Celle qui a toujours un projet. Celle qui sait quoi faire lorsque tout le monde panique. Nous admirons sa force, mais il est parfois nécessaire de demander : est-ce une force choisie, ou une adaptation devenue automatique ?
Certaines stratégies ont une fonction protectrice. Être autonome peut permettre de ne dépendre de personne. Être performante peut donner un sentiment de sécurité. Avoir plusieurs projets peut éviter de se retrouver sans solution. Tout contrôler peut réduire l'incertitude. Ces stratégies ont parfois permis de tenir. Elles ne sont donc pas nécessairement à combattre, elles sont d'abord à comprendre.
La force peut alors devenir une véritable armure. Mais lorsqu'une armure est portée trop longtemps, elle finit parfois par se confondre avec la peau, jusqu'à devenir une seconde nature.
« Si je m'arrête, qui suis-je ? »
Cette question peut sembler simple, et pourtant elle peut ouvrir un vertige. Certaines sont surprises de ne pas avoir de réponse. D'autres ressentent un vide, une angoisse, parfois même une forme de désorientation.
Car s'arrêter ne signifie pas seulement ralentir. Pour certaines, s'arrêter, c'est se retrouver face à soi-même, sans rôle à jouer, sans objectif à atteindre, sans personne à soutenir, sans nécessité de prouver sa valeur. Et c'est précisément dans cet espace, parfois inconfortable, que peut émerger une question essentielle : qui suis-je lorsque je n'ai plus besoin d'être forte ?
C'est là qu'un cadre thérapeutique prend son sens. Non pas pour apporter immédiatement des réponses, mais pour offrir un espace suffisamment sécurisant pour que ces questions puissent être traversées. Un espace où elles peuvent enfin expérimenter quelque chose de profondément différent : être libres d'être, mais aussi libres de ne pas être. Ne pas être fortes. Ne pas être performantes. Ne pas savoir. Ne pas avoir à tout porter.
La multipotentialité n'est pas une pathologie
Avoir plusieurs centres d'intérêt, plusieurs talents ou plusieurs projets peut être une immense richesse. Le travail thérapeutique ne consiste pas à demander à une femme de choisir une seule voie ou de devenir moins ambitieuse. Il s'agit plutôt de différencier le désir de la protection.
Est-ce que je multiplie les projets parce que j'aime explorer, ou parce que je crains de ne plus avoir de sécurité si l'un d'eux échoue ? Est-ce que je suis polyvalente parce que je suis curieuse, ou parce que je me sens obligée d'être capable de tout ? Est-ce que je prends soin des autres parce que je le souhaite, ou parce que j'ai appris que ma valeur dépend de mon utilité ?
Ces questions peuvent ouvrir un espace nouveau : celui du choix.
Hériter d'une capacité sans hériter de l'obligation
Les générations précédentes ont parfois développé des ressources extraordinaires pour traverser des contextes difficiles : travailler, entreprendre, s'adapter, prendre soin, transmettre, recommencer. Nous pouvons honorer ces héritages sans être obligées de reproduire toutes les stratégies qui ont permis de survivre.
Je peux hériter de la résilience sans hériter de l'épuisement. Je peux hériter de l'ambition sans hériter de la pression. Je peux hériter de la capacité d'adaptation sans être obligée de m'adapter à tout.
La question n'est plus seulement : comment faire moins ? Elle devient : comment faire ce qui me ressemble, sans avoir besoin de me protéger à travers tout ce que je fais ?
C'est ici que la multipotentialité peut se déployer et faire sens. Elle n'est plus seulement la capacité à être plusieurs. Elle devient la liberté d'être plusieurs sans avoir à se perdre.
La femme peut conserver sa créativité, son ambition, sa polyvalence et sa capacité d'adaptation, tout en découvrant qu'elle n'a plus besoin d'être capable de tout pour être en sécurité. Elle peut être forte sans être invulnérable. Prendre soin sans se sacrifier. Être indépendante tout en acceptant d'être soutenue. Changer de voie sans avoir échoué.
Et surtout, elle peut enfin revenir à une question essentielle, peut-être longtemps étouffée par les injonctions et les responsabilités : qu'est-ce que j'ai, moi, profondément envie de vivre ?
Être plusieurs, oui. Mais cette fois, sans se perdre.
Pour prolonger la réflexion
Repères proposés par la rédaction
Les rapprochements ci-dessous éclairent certains mécanismes décrits dans cette tribune. Ils n'en constituent pas la démonstration : ce sont des pistes de lecture, proposées par la rédaction et non par l'autrice.
L'hypothèse formulée ici rejoint un cadre théorique documenté depuis 2010, le Superwoman Schema, qui décrit cinq dimensions : l'obligation de présenter une image de force, l'obligation de supprimer ses émotions, la résistance à se montrer vulnérable ou dépendante, l'obligation d'aider les autres avec la difficulté à refuser des rôles multiples, et le report des soins que l'on se porte à soi-même.
Ce cadre prolonge l'hypothèse du John Henryism, formulée en 1983, sur les effets sanitaires d'un effort d'adaptation intense et prolongé chez des personnes disposant de ressources insuffisantes, dans un contexte de discrimination. Une étude de 2022 montre que les deux construits sont statistiquement distincts et prédisent différemment la détresse psychologique et l'hypertension.
Ces recherches portent principalement sur les femmes afro-américaines aux États-Unis. Leur rapprochement avec les trajectoires afro-caribéennes en France constitue ici une piste de réflexion clinique, et non une généralisation.
Woods-Giscombé, C. L. (2010). Superwoman Schema: African American Women's Views
on Stress, Strength, and Health. Qualitative Health Research, 20(5), 668-683.
DOI : 10.1177/1049732310361892
James, S. A., Hartnett, S. A. et Kalsbeek, W. D. (1983). Hypothèse du John
Henryism.
Perez, A. D., Dufault, S. M., Spears, E. C., Chae, D. H., Woods-Giscombé, C. L. et
Allen, A. M. (2022). Superwoman Schema and John Henryism among African American
women: An intersectional perspective on coping with racism. Social Science
& Medicine, 316, 115070.
Note éditoriale. Cette tribune présente une réflexion issue de la pratique clinique de son autrice. Elle ne constitue ni un diagnostic, ni une généralisation à l'ensemble des femmes multipotentielles ou afro-caribéennes. Toute situation d'épuisement ou de souffrance persistante nécessite une évaluation individuelle auprès d'un professionnel qualifié.