Une femme que l’on célèbre sans toujours la nommer

En Haïti, on parle de la fanm potomitan. En Martinique et en Guadeloupe, on retrouve aussi l’expression fanm doubout : la femme debout.

Deux expressions caribéennes, avec leurs histoires et leurs nuances, qui racontent une réalité familière : celle d’une femme qui tient, soutient, organise, transmet, entreprend, éduque et maintient le lien avec la famille et la communauté.

On célèbre sa force. On admire sa capacité à être présente sur plusieurs fronts. Mais on nomme rarement ce qu’elle vit vraiment : une pluralité de compétences, de rôles et de responsabilités qui ressemble fortement à ce que nous appelons aujourd’hui la multipotentialité.

Je suis cette fanm potomitan.

Repère culturel

Fanm potomitan · Fanm doubout

En Haïti, la fanm potomitan évoque la femme-pilier. En Martinique et en Guadeloupe, l’expression fanm doubout fait entendre l’image de la femme debout. Ces mots ne sont pas interchangeables : chacun porte son histoire et son ancrage culturel. Mais ils permettent d’ouvrir une même réflexion sur ces femmes qui mobilisent plusieurs capacités, responsabilités et formes d’intelligence au service de leur trajectoire et de leur communauté.

Trois mondes, une seule trajectoire

Je suis présidente d’association, gestionnaire de PME et enseignante spécialisée auprès d’élèves à besoins éducatifs particuliers.

Vu de l’extérieur, cela peut ressembler à trois vies parallèles. De l’intérieur, c’est une seule trajectoire.

01 · Enseigner

Comprendre et s’adapter

Écoute, pédagogie, adaptation, patience, lecture fine des besoins.

02 · Entreprendre

Décider et structurer

Gestion, anticipation, organisation, transformation d’une idée en action.

03 · S’engager

Relier et transmettre

Collectif, communauté, responsabilité, transmission et engagement.

Trois univers. Une seule trajectoire.

La voix de Kerline

Kerline Morisseau partage, en quelques secondes, sa manière de vivre et d’assumer sa multipotentialité.

Kerline Morisseau · Voix du Sommet

Et je vis cela bien

Je tiens à le dire, parce que ce n’est pas toujours ce que l’on entend lorsque l’on parle de multipotentialité.

Ma multipotentialité n’a jamais été un obstacle pour moi. Elle m’a permis de mener mes projets, d’apprendre continuellement et de mettre plusieurs compétences au service d’une même mission.

Toutes les femmes multipotentielles ne vivent pas leur pluralité comme un tiraillement permanent. Certaines trouvent leur équilibre tôt. Cette expérience aussi mérite d’être racontée.

« Je ne vis pas ces différentes dimensions comme une dispersion. Elles forment une seule trajectoire. »

Être plusieurs sans avoir à se justifier

Dans mon parcours, évoluer dans plusieurs univers a suscité des réactions très différentes.

J’ai rencontré de l’admiration, de l’étonnement, parfois aussi de l’incompréhension. Malgré les regards et les sous-entendus, je reste centrée sur mon engagement plutôt que sur les commentaires.

Cette expérience n’est pas propre à mon parcours. Dans nos communautés, une femme qui évolue dans plusieurs univers peut encore surprendre précisément parce qu’elle échappe aux catégories habituelles. Mon implication dans ma communauté, elle, reste totale.

Combien de femmes caribéennes vivent ainsi depuis des générations sans jamais considérer leur pluralité comme une identité à part entière ?

Ce que cela coûte quand même

Vivre ma pluralité avec assurance ne signifie pas que le chemin soit toujours lisse. Il m’est arrivé de ressentir une forme de mise à distance ou d’incompréhension dans certains espaces.

Cette expérience dit aussi quelque chose de ce que peuvent rencontrer les femmes qui évoluent sur plusieurs terrains. Mais elle ne détermine pas mon chemin.

Je reste concentrée sur ce que je peux construire, transmettre et apporter à mon pays et à ma communauté.

Changer la question

« Pourquoi fais-tu autant de choses ? »

Et si la question la plus juste était plutôt :

« Qu’est-ce que toutes ces dimensions te permettent d’accomplir ensemble ? »

Ce déplacement est important. Il nous fait passer de la quantité de rôles à la cohérence de la trajectoire.

Nommer, pour s’autoriser

Mettre un mot sur une réalité ne la crée pas.

Mais parfois, la nommer permet enfin de la reconnaître.

Dans l’histoire de nos familles et de nos communautés caribéennes, combien de femmes ont été à la fois commerçantes, éducatrices, organisatrices, médiatrices, entrepreneures, mères, responsables associatives et gardiennes de la transmission ?

Elles n’utilisaient pas forcément le mot multipotentielle. Elles vivaient pourtant cette pluralité. De la fanm potomitan haïtienne à la fanm doubout antillaise, nos cultures ont déjà leurs propres façons de dire la force, la tenue et la pluralité des femmes.

La fanm potomitan est souvent multipotentielle. Il est temps de le nommer, et de s’autoriser à l’être pleinement.

Non pas seulement comme celle qui supporte tout pour les autres, mais comme une femme qui possède plusieurs capacités, plusieurs intelligences et plusieurs manières d’agir.

S’autoriser à être plusieurs, sans avoir à réduire une partie de soi pour rassurer les autres.

C’est aussi cela, pour moi, vivre pleinement sa multipotentialité.

J’en parlerai à la table ronde du Sommet, le 26 septembre, à Paris.