Le crocodile n'était pas un vrai
Sur le plateau, on lui montre un crocodile. Elle a sept ans, elle le touche, et elle proteste.
« Non, ce n'est pas un vrai ! Ce n'est pas un vrai crocodile ! »
C'est le souvenir qu'elle garde de son premier tournage, et il dit à peu près tout. Une enfant à qui l'on demande de jouer une Afrique de studio, et qui vérifie de la main ce qu'on lui présente.
La série s'appelle « Mystères et bulles de gomme », treize épisodes tournés en 1987 et diffusés sur Antenne 2 à partir de 1988. Elle met en scène une famille où l'oncle a le même âge que sa nièce, deux enfants de dix ans qui accumulent les bêtises. Dans l'un des épisodes apparaît une fillette venue du Serengeti, orpheline, recueillie par une famille française qui l'héberge et lui explique sa nouvelle vie. Cette fillette, c'est Carole Brenner.
De ce tournage, elle retient deux autres choses : un garçon prénommé Nicolas, et Maman Rose, qui leur servait du chocolat au lait. Le générique de la série porte bien un Nicolas et une Nounou Rose. Trente-huit ans plus tard, la mémoire tient.
Le détail du chocolat n'est pas anodin. De cet épisode où son personnage est recueilli, ce dont elle se souvient, c'est du moment où l'on prend soin d'elle.
Elle en tire un apprentissage précoce, dit-elle : comprendre la différence entre la réalité et la fiction. À sept ans, c'est une leçon d'enfant. Trente-cinq ans plus tard, c'est devenu son métier.
Le Togo, puis la Côte d'Ivoire
Sa biographie dit qu'elle est partie vivre en Afrique de l'Ouest avec ses parents. La durée, elle, ne figurait nulle part : treize ans au Togo, dont trois enfant et dix adulte, puis cinq ans en Côte d'Ivoire. Dix-huit ans en tout, et deux âges de la vie.
Le Togo, c'est la découverte. Elle en parle comme d'un changement de repères : l'école française, des Français qui refusent de rentrer dans leur pays, une vie sous le soleil, l'espace et la nature, la tradition et les origines.
La Côte d'Ivoire est une autre Afrique francophone, et elle la décrit dans les mêmes termes qu'un habitant, pas qu'une visiteuse.
« Plus glamour et moderne, un humour et une vie artistique ivoirienne sans égal, un créole ivoirien (le nouchi), une chaleur humaine et une tolérance culturelle et religieuse, une douceur de vivre typique. »
Entre l'Afrique de studio qu'elle avait jouée à sept ans et ces dix-huit années, il n'y a pas de comparaison possible. C'est peut-être pour cela qu'elle ne la fait pas.
La salle se lève
De retour en France au début des années deux mille pour des études de droit, elle effectue un stage de six mois auprès du couturier Alphadi, du Niger, organisateur du Festival international de la mode africaine. Communication, organisation, défilés. Elle savait déjà, dit-elle, qu'elle travaillerait un jour dans la communication ; ces six mois n'ont fait que le confirmer.
Une scène lui reste. Un défilé dans une école de commerce à Reims, organisé avec Éric Ligan. Elle se retrouve en coulisses avec des mannequins sûres d'elles, qu'elle doit diriger pour faire sortir un défilé. Beaucoup de défis, puis la musique, les tenues, et une salle entière qui se lève pour l'ovationner.
Elle en perd ses mots. Des élèves viendront ensuite lui demander dans quelle école de mode elle a étudié. Elle n'en avait fait aucune.
« J'avais juste activé mon cerveau artistique. »
Ce que le droit lui a donné
Elle est juriste notariale, titulaire d'un master en droit notarial, spécialisée en immobilier. Plus de quinze ans dans ce métier. Dans un portrait consacré à la multipotentialité, c'est la séquence que l'on serait tenté d'appeler une parenthèse. Elle ne l'entend pas ainsi.
« Le droit m'apporte la rigueur et la structure. »
Elle dirige aujourd'hui BRENNER Conseils et Communication, où les deux cultures se rejoignent : conseil, structuration et valorisation d'initiatives entrepreneuriales.
Ces quinze années ne sont donc pas séparées du reste : elles ont fourni l'ossature. Une émission de radio se construit comme un dossier, avec des rubriques, un ordre et une discipline. Elle y ajoute la méditation profonde, qui lui permet, dit-elle, d'aller à l'essentiel en rejetant ce qui est inutile.
Les clés d'une émission
En 2023, une crise frappe l'immobilier. Elle décide d'aller voir les opportunités à Lomé, revient à Paris pour organiser son retour définitif au Togo, et c'est là que tout bascule.
Un passage inattendu sur le plateau de l'émission « L'Intégrale », chez Maman Africa, pour annoncer un événement aux Salons Hoche. Elle y demande une rubrique de chroniqueuse au présentateur guinéen Alhassane Camara. Il ne lui donne pas une rubrique : il lui remet les clés de son émission et annonce son départ.
En un claquement de doigts, elle devient présentatrice de radio web. Elle dit avoir été surprise par le résultat, et stupéfaite de sa propre aisance à tout gérer.
« C'était écrit. »
Le retour définitif au Togo n'a pas eu lieu. Ce qu'elle avait toujours voulu communiquer, la richesse d'une culture africaine découverte au-delà des médias et des clichés, venait de trouver son canal.
Rythmes et Racines, puis Nouvelle Croissance
En 2024, elle crée « Rythmes et Racines » avec Sabrina Moulioum, sur la webradio Arts MADA. L'émission met en valeur les cultures africaines, caribéennes et de la diaspora, avec une intention qu'elle formule clairement : créer un pont entre les continents, valoriser les talents et la double culture.
Le 3 décembre 2025, elle lance « Nouvelle Croissance », construite en rubriques : actualités, talents, espace de vente de produits et machines venus de Chine, et citations d'entrepreneurs. L'objectif qu'elle lui assigne est la croissance personnelle et économique au service de la diaspora, de l'Afrique et des Antilles.
Son déclic, elle le nomme sans détour : montrer une Afrique qui bouge, avec des acteurs africains et antillais compétents, et sortir des clichés qui font d'eux des sous-hommes.
« Nouvelle Croissance » n'est d'ailleurs pas qu'une émission. Le 3 octobre 2026, à Boulogne, elle réunit entrepreneurs, experts et acteurs du financement autour d'une question très concrète : comment lever des fonds et financer un projet. Faire se parler ceux qui cherchent de l'argent et ceux qui en distribuent, plutôt que de commenter la difficulté.
Sa proposition n'est pas seulement de corriger une image, elle est de fusionner. Elle cite les techniques de césarienne pratiquées en Ouganda et venues se faire observer par des Européens : un savoir-faire ancestral qui n'attendait pas d'être validé ailleurs. Valoriser ces savoirs, les vulgariser, et travailler sur la confiance en soi, en tenant les langues et la culture pour ce qu'elles sont, une richesse intellectuelle.
Ce qu'elle vient dire
Sur la dispersion, sa réponse est la plus précise que le Journal ait reçue. Elle ne nie pas le risque, elle le situe.
« Plusieurs activités en simultané sans organisation, c'est la dispersion. La multipotentialité, c'est plutôt la gestion de plusieurs thèmes regroupés de façon intelligible et organisée, qui donnent une vue d'ensemble cohérente. »
D'où la radio, qui est pour elle le meilleur moyen de parler de plusieurs thèmes sans se disperser. Une émission ne mélange pas, elle range.
« La multipotentialité a besoin de concentration, de vision, d'objectifs, de pragmatisme, d'organisation. Un socle solide pour pouvoir donner des fruits durables et non dispersés. »
Et ce qu'elle fabrique, elle le dit en une phrase.
« Je fabrique l'Afrique du futur, telle que je la vois, avec ses atouts et ses inconvénients. »
Ambassadrice de Solutions pour l'Afrique
Cette perspective vient d'être reconnue. Le comité scientifique de la Semaine l'Afrique des Solutions l'a nommée Ambassadrice de Solutions pour l'Afrique, à l'occasion de sa quatrième édition, les 23 et 24 octobre 2026 à la mairie du 16e arrondissement de Paris, autour du thème « Génération Solutions : l'Afrique qui crée, ose et transforme ». La médaille lui sera remise pendant la cérémonie.
La lettre de nomination retient ce que ce portrait a mis sept sections à établir : la complémentarité de ses domaines et sa capacité à créer des passerelles entre l'entrepreneuriat, la communication et l'accompagnement des acteurs économiques. Autrement dit, ce que d'autres appelleraient de la dispersion.