Ce que quatre univers ont en commun
Miss, mannequin curvy, égérie, entrepreneure, créatrice culinaire, et bientôt présente dans les médias et l'événementiel. Sur un curriculum, ces lignes ne se parlent pas.
Elle-même les relie sans hésiter.
« Non pas comme une accumulation de projets sans lien entre eux, mais comme plusieurs facettes d'une même ambition. »
Quatre mots reviennent dans sa façon de se décrire : la représentation, la transmission, l'entrepreneuriat, et la volonté de créer des projets qui mettent en valeur les identités et les parcours. Ce portrait suit cet ordre.
Un seul mot : oser
Au sein du comité Miss Ronde International, chaque candidate porte le titre de Miss Ronde Nation associé au territoire qu'elle représente. Le sien est Miss Ronde Nation Guadeloupe 2026. Il dit donc d'où elle parle avant de dire ce qu'elle est.
Mais quand on lui demande ce que ce titre représente au-delà de la couronne, elle répond par un verbe.
« Oser faire. Oser dire. Oser penser. Mais surtout, oser construire. »
Pendant longtemps, elle ne s'est presque rien autorisé. Il y avait le rapport à sa silhouette, et le regard qu'elle portait sur elle-même. Il y avait aussi quelque chose de plus profond, qu'elle a dit publiquement le soir de son sacre : victime d'agressions sexuelles, elle a eu le sentiment, à partir de là, d'avoir cessé de s'autoriser pleinement à vivre. Sans toujours s'en rendre compte, elle s'était imposé énormément de limites.
Sa vie était devenue une succession de si. Si elle avait fait ceci, si elle avait osé cela, si elle était différente, si elle avait commencé plus tôt. Beaucoup de choses existaient dans sa tête, dans ses envies et dans ses rêves, sans jamais passer à l'action.
Au moment où l'idée de cette élection arrive, elle n'a plus confiance en elle. Elle ne se reconnaît plus, ne se trouve plus jolie, et a beaucoup de mal avec sa silhouette.
Surtout, elle a passé des années à préférer être celle qu'on ne voit pas. Celle qu'on ne remarque pas. Capable de se cacher pour éviter le regard des autres, avec cette peur constante : qu'est-ce qu'on va dire de moi, qu'est-ce qu'on va penser de mon corps.
Une élection de miss était donc l'exact inverse de tout ce qu'elle avait l'habitude de faire. Quand on a passé des années à essayer de ne pas être remarquée, décider de monter sur une scène, de défiler et d'accepter d'être regardée, c'est énorme.
D'où le point qu'elle tient à préciser, et qui retourne l'image qu'on se fait des candidates : elle ne s'est pas présentée parce qu'elle était devenue sûre d'elle. Elle s'est présentée parce qu'elle ne l'était plus.
« Lance-toi maintenant, telle que tu es. »
Pas quand tu auras maigri. Pas quand tu te trouveras plus jolie. Pas quand tu n'auras plus peur du regard des autres. C'est là, dit-elle, que le changement a commencé.
Le soir où elle n'a pas gagné
Elle n'a pas obtenu le titre international. Et c'est précisément ce soir-là qu'elle a compris ce que l'aventure lui avait déjà apporté.
La question qu'elle se pose alors est simple : est-ce que, parce que tu n'as pas obtenu ce titre, tu vas tout arrêter ? La réponse est non. Entre la femme qui avait commencé et celle qui se tenait là, il s'était passé trop de choses.
« Tu n'as pas fait tout ce chemin pour t'arrêter maintenant. »
L'écharpe ouvre des portes, elle le reconnaît et compte s'en servir. Mais elle lui a surtout appris à aller chercher elle-même celles qu'elle veut ouvrir. Un événement l'intéresse, elle prend contact. Une personne compte professionnellement, elle va à sa rencontre. Une opportunité passe, elle tente. Elle ne se bloque plus en se disant qu'elle n'a pas ceci, qu'elle ne connaît pas cette personne, qu'elle n'est peut-être pas assez légitime.
Une couronne donne un titre. Ce qu'on en fait appartient à celle qui la porte.
Il y a une phrase qu'elle n'aurait pas pu prononcer sincèrement avant, et qu'elle dit aujourd'hui.
« J'ai ma place. »
Elle a longtemps cru qu'il fallait être validée par les autres pour se sentir légitime. Assez belle, assez mince, assez expérimentée, assez reconnue, ou attendre que quelqu'un vous dise que vous êtes prête. Aujourd'hui, elle constate que si elle attend que tout le monde l'autorise à prendre sa place, elle risque d'attendre toute sa vie.
La couronne ne lui a pas donné de la valeur du jour au lendemain. Elle l'a obligée à reconnaître celle qu'elle avait déjà.
« Je suis ambitieuse et je n'ai plus envie de m'en excuser. »
Avant, elle se demandait ce qui arriverait si elle échouait. Elle préfère désormais une autre question, et c'est celle qui explique tout le reste de ce portrait : et si j'essayais ?
Elle voulait dessiner les vêtements
Devenir mannequin ne l'intéressait pas. Elle aimait la mode, mais se voyait de l'autre côté : plus jeune, elle dessinait, imaginait des vêtements, créait. Si on lui avait demandé quelle place elle occuperait dans cet univers, elle aurait répondu créatrice.
Le déclic vient pendant l'aventure de Miss. Des cours avec Vincent McDoom, parrain du concours, où elle découvre la démarche, la posture, la présence, tout ce qui se joue quand on décide de ne plus rester en coulisses.
La mode, pour elle, ne se résume pas à savoir défiler ou porter une belle tenue. L'aventure, qui n'a pas toujours été facile, lui a appris qu'être Miss demande une véritable rigueur : apprendre à se tenir, travailler sa prestance, son éloquence, son élégance, et mesurer l'image que l'on renvoie. Quelle que soit la silhouette, porter une écharpe suppose de l'assurance, de la maîtrise de soi, et de ne pas laisser les difficultés prendre le dessus.
« Lorsque l'on représente quelque chose de plus grand que soi. »
Une grande part de cet apprentissage, elle la doit à Mélissa, deuxième dauphine Miss Ronde International 2025. Chaperonne, maquilleuse, présente aussi pour les soins de la peau, elle a formé, conseillé et suivi les candidates avec rigueur jusqu'à la semaine du bootcamp, sans jamais les lâcher. C'est elle, dit Cassandra, qui lui a appris à être fière de porter une écharpe et à comprendre ce qu'elle représente réellement.
Elle remercie aussi Bettina Tsock, présidente du comité Miss Ronde International, pour une aventure qui l'a fait grandir, dans sa manière de se présenter comme dans la femme qu'elle devient.
Et une rencontre : Nadine, créatrice de Glam Ethnik, qui la sponsorise et l'accompagne. Au-delà de la collaboration, elle en parle comme d'une grande sœur de cœur, vers qui se tourner pour un conseil. C'est par elle qu'elle commence à construire son image, avec des photographies réalisées par Mario Epanya, en créations Glam Ethnik et pour elle-même.
Ces images comptent pour une raison précise : pour la première fois, elle ne posait plus dans le cadre d'une élection. Elle construisait sa propre identité devant l'objectif. Elle est aujourd'hui égérie curvy de Glam Ethnik.
Et il s'est produit l'inattendu. Celle qui s'imaginait derrière les créations a commencé à aimer être celle qui les porte.
Son premier défilé, pour Glam Ethnik. Pour comprendre ce qu'elle y a ressenti, il faut se rappeler la femme qu'elle était avant : quelqu'un qui cherchait à se cacher, qu'un simple regard suffisait à faire douter.
Et là, elle fait exactement l'inverse. Elle défile. Elle accepte volontairement que les regards se tournent vers elle. Ce dont elle se souvient n'est pas le trac, c'est la fierté.
« Regarde-toi. Tu es belle. Tu es magnifique. »
Une petite phrase, dit-elle. Mais pour quelqu'un qui a passé tant d'années à se cacher, elle pèse lourd. Elle y a pris goût : au podium, aux vêtements, à l'objectif, et surtout au fait de ne plus avoir peur d'être vue.
La mode est un langage
À ceux qui tiennent le podium pour une affaire d'esthétique et rien d'autre, elle répond que la mode raconte les époques, les identités, les revendications, et qu'elle a parfois servi à prendre position. Elle est esthétique, oui, et aussi représentation.
Les réseaux sociaux, ajoute-t-elle, sont devenus d'immenses podiums où l'on montre et revendique, parfois n'importe quoi. C'est justement pour cela que la représentation compte.
Elle le formule depuis la jeune fille qu'elle était, et c'est là que son propos cesse d'être une opinion pour devenir une expérience : elle aurait aimé voir d'autres silhouettes, d'autres visages, des femmes qui ne correspondaient pas aux standards, et pouvoir s'y reconnaître.
Car lorsqu'on ne se voit jamais représenté, une question finit par s'installer : est-ce que moi aussi j'ai ma place. Sa réponse est oui, pour tout le monde, quelle que soit la silhouette.
Et la boucle se referme. Si l'occasion se présente de revenir à son premier amour et de créer sa marque, elle veut créer pour les femmes rondes. Des vêtements qui ne leur demandent pas de se cacher, mais qui leur permettent de prendre leur place.
Celle qui dessinait derrière le rideau et celle qui défile aujourd'hui poursuivent donc le même objectif : une mode où davantage de femmes peuvent se regarder et se reconnaître.
Les Délices de Cassou
Le nom de sa marque n'est pas un nom de marque. Cassou est un dérivé de Cassandra, et surtout le surnom que sa famille lui donne depuis toujours. Pas un surnom d'usage courant : celui des proches.
Elle ne voulait pas d'une enseigne détachée d'elle, parce que sa cuisine ne l'est pas. Elle y voit un de ses langages de l'amour : quand elle aime, quand elle veut faire plaisir ou partager, cela passe souvent par là. Et un refuge, où elle crée, réfléchit, expérimente. Une safe place, dit-elle.
Elle a lancé le projet en juin 2026, avec l'ambition d'en faire une agence traiteur. Ce qu'elle développe est une cuisine créole fusion haut de gamme : partir de ses racines guadeloupéennes, puis les faire rencontrer d'autres cultures.
« Mon ambition serait qu'un jour, en goûtant l'une de mes créations, quelqu'un puisse se dire : ça, c'est du Cassou. »
Impossible pour elle de nommer une personne qui lui aurait appris à cuisiner. Elle a d'abord appris en regardant. Sa mère, et les autres de sa famille, les femmes comme les hommes, pour observer les gestes et les habitudes.
Et puis les documentaires. Elle a grandi devant Arte, avec deux passions qu'elle tenait pour le combiné parfait : l'histoire et la cuisine. Ce qui la fascinait n'était pas la recette. C'était ce qu'il y a derrière.
Pourquoi cuisine-t-on ce plat à cet endroit du monde. D'où viennent les épices, comment elles ont voyagé. Comment les déplacements de populations, les échanges entre territoires et parfois les pages les plus difficiles de l'Histoire ont fini dans nos assiettes. Et que certaines recettes devenues emblématiques sont nées d'un hasard, d'une erreur, d'une contrainte.
Un détail de ces documentaires lui est resté. Des chefs partis à la rencontre d'inconnus dans d'autres pays, qui ne parlaient pas la même langue, et qui une fois en cuisine finissaient par se comprendre.
« On réalise que la cuisine possède son propre langage. »
La formule mérite d'être rapprochée d'une autre, qu'elle a employée à propos de la mode sans faire le lien : la mode aussi est un langage. Deux univers, la même conviction. Ce qu'elle cherche partout, c'est ce qui permet de se comprendre sans se ressembler.
De cet apprentissage lui reste la curiosité : comprendre avant de créer, respecter ce qui existait avant elle, savoir d'où viennent les produits, puis s'accorder la liberté d'en faire quelque chose qui lui ressemble. Et sa partie préférée, dit-elle, vient à la fin : servir, poser l'assiette, regarder la réaction.
Faire voyager ses racines
On peut expliquer la Guadeloupe pendant des heures. Une odeur, une épice, une texture provoquent parfois ce que les mots ne reproduisent pas. Sa cuisine raconte les mélanges, les transmissions, un territoire construit à la rencontre de plusieurs cultures. Généreuse, parfumée, colorée, épicée, elle raconte la famille et les grandes tablées.
Mais elle ne veut pas la reproduire telle quelle. La banane plantain, la patate douce, le colombo, la noix de coco, emmenés vers des associations inattendues. Représenter la Guadeloupe, pour elle, ne consiste pas à figer sa cuisine.
« C'est avoir suffisamment confiance dans ses racines pour les faire voyager. »
Le début de l'histoire
Sur l'état réel de l'activité, elle choisit la transparence plutôt que l'effet. Pas de boutique physique. Une phase de structuration : l'offre, l'identité, la visibilité.
Elle sait en revanche précisément où elle va. Une agence traiteur créole fusion, événements privés, mariages, réceptions, événements d'entreprise et culturels, dégustations, pop-up et collaborations, avec une clientèle professionnelle et, à terme, des hôtels et des organisateurs.
« Je suis encore au début de l'histoire, et je préfère l'assumer pleinement. »
La phrase mérite d'être relevée dans un Journal où défilent des parcours accomplis. Il en faut, du travail sur soi, pour dire d'un projet qu'il n'est pas encore ce qu'on imagine, quand on vient de passer des années à ne pas oser.
Représenter la Guadeloupe
Prochaine étape : la Coupe d'Afrik des Cuisines, sous les couleurs de la Guadeloupe. Le concours, fondé par Sandrine Nzinda Kissina, en est à sa troisième édition, lancée en février 2026 à l'ambassade de la République du Congo à Paris, avec Guillaume Gomez comme parrain. Les épreuves se tiennent du 19 au 22 octobre 2026, et la finale le 26 octobre à l'Hôtel de la Marine, à Paris.
Elle ne peut annoncer aucun plat, et c'est le principe même de l'épreuve : chaque jour, un panier surprise et un thème, à partir desquels il faut imaginer une création. Le concept est l'afro-fusion. Il lui faudra de la créativité et de l'adaptabilité, sans perdre son identité guadeloupéenne.
Pour une cuisinière qui a appris en regardant, qui fait voyager ses racines et qui raconte l'histoire derrière chaque épice, le format tombe juste.
Représenter la Guadeloupe dans une coupe des cuisines africaines est pour elle un honneur et une responsabilité. Les deux sont liées par une histoire profonde, qu'on retrouve dans les traditions, les produits, les saveurs et les gestes transmis de génération en génération.
« Je souhaite porter les couleurs de mon île avec fierté, respect et créativité. »
Une écharpe au service d'une cause
Les médias, la prise de parole et l'événementiel viennent de son rôle de Miss. Elle entend s'en servir pleinement : représenter la Guadeloupe, valoriser la culture afro-caribéenne, et rencontrer les personnes qui pourront donner de l'écho à ses projets.
Le premier de ces projets rejoint ce qu'elle a confié plus haut. Elle veut monter des actions solidaires pour accompagner les victimes d'agressions sexuelles : leur offrir des espaces sûrs où être écoutées, soutenues et orientées vers les structures adaptées, sensibiliser le public, libérer la parole.
« Rappeler aux victimes qu'elles ne sont ni seules ni responsables de ce qu'elles ont subi. »
Elle pense aussi aux étudiants, notamment à l'international, avec des partenariats capables de les accompagner. Et, à terme, à des événements caritatifs et à des rendez-vous consacrés à l'univers afro-caribéen, où Les Délices de Cassou aurait sa place. La gastronomie, la culture, la solidarité et la transmission réunies au même endroit : c'est, en une phrase, tout ce portrait.
Ce qu'elle vient dire
À ceux qui voient dans une femme aux activités multiples une femme qui se disperse, elle répond qu'elle a simplement plusieurs moyens d'exprimer sa créativité. La cuisine, le mannequinat, l'écharpe, les médias : des univers qui semblent étrangers, reliés par le même fil. Créer, transmettre, représenter son identité afro-caribéenne, et porter des projets qui ont du sens.
Être multipotentielle, dit-elle, ne signifie pas avancer sans direction. Cela signifie plusieurs chemins pour une seule vision.
Et au moment où elle doutait, voici ce qu'elle aurait aimé entendre.
« Tu n'es pas trop ambitieuse ni trop dispersée. Tu es simplement une femme aux multiples capacités. Continue d'avancer, même lentement, car tout ce que tu apprends aujourd'hui trouvera un jour sa place dans la vision que tu construis. »
C'est ce message qu'elle transmet à son tour. On peut douter, tomber et recommencer sans perdre sa valeur, et se relever sans demander la permission.
Sur son sweat, deux mots en créole le disaient déjà : pa lagé.